[Manga] Kei Toume: une mangaka de génie

Kei Toume est une manga, née le 13 avril 1970. Elle a fait ses études à l’Université d’art Tama à Tôkyô. Son premier manga, Rokujô gekijô, paraît dans le magazine Comic Burger édité par Scholar en 1992. En 1993, elle remporte le prix Shiki lors du concours organisé par Kodansha pour Kurogane (édité en France chez Glénat). C’est avec son manga Les Lamentations de l’Agneau, paru en 1996, qu’elle connaît le succès puisque qu’il sera adapté à la radio, à la télé puis au cinéma (présenté au festival internationale de Tôkyô en 2001).

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Parmi ses autres oeuvres majeures, on peut citer Sing “Yesterday” for Me, Déviances, Fugurumakan Raihoki et plus récemment Luno. Elle n’est pas encore très connue en France et c’est un tort car la qualité de ses productions ne fait aucun doute.

Entre rêve et réalité:

Son génie réside dans sa narration car elle est capable de transformer des scènes banales de la vie quotidienne en véritables histoires fantastiques. La frontière entre la réalité et le rêve est toujours très mince, jamais définit clairement, maintenant ainsi un peu d’interrogation, à l’image des Lamentations de l’Agneau où le mal de Chizuna est tantôt perçu comme une maladie, tantôt comme une malédiction. A aucun moment le lecteur n’a besoin de démêler le vrai du faux, la vérité du mensonge, la réalité de la fiction.

Il y a une dualité permanente que ce soit deux univers qui s’opposent, deux philosophies de la vie, deux points de vue, deux mentalités, deux êtres. De cette opposition, rappelant le Yin et le Yang, naît une ambiance mystérieuse, teintée de magie et de poésie mais surtout non conventionnelle, comme le montrent ses conclusions parfois étranges et rarement prévisibles. Alors que certains mangas pratiquent la même chose au départ, ils finissent immanquablement par basculer d’un côté ou de l’autre, tandis que Kei Toume parvient à garder ce flou intact d’une réalité alternée, presque mystique mais incroyablement prenante.

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Une jeunesse en mal d’être:

Vivant dans une société où l’individualisme est très limité, arrivée un certain âge, cette jeunesse se sent perdue et anxieuse parce que ces jeunes sont souvent en fin de lycée ou de leurs études, et donc à un moment crucial de leur existence. Ils se retrouvent confrontés à des choix qui les dépassent pour leur avenir. Ils sont complexes, presque asociaux de part leur questionnement et leur manière d’appréhender les événements. Cette idée est très présente dans Sing “Yesterday” for Me et Là où vivent les Sirènes, dans lesquels le personnage principal masculin n’a aucune motivation à première vue mais a simplement peur d’avancer dans un monde qui l’effraie, incapable d’assumer des responsabilités, des devoirs, des obligations. Il fuit cette vie rangée et soumise à bon nombre de règles car il ne cherche qu’une chose: une liberté impossible à avoir dans une société qui ne le permet pas vraiment. C’est une aide extérieur qui lui ouvre les yeux. Il est facile de se comparer à ces protagonistes, ce qui rend la lecture d’autant plus agréable et poignante. Dans Momonchi, il s’agit du personnage féminin qui refuse à sa manière, les obligations de sa famille. On peut interpréter son comportement par une sorte de révolte vis-à-vis de sa famille, et par extension, à la société. Ne pas faire ce que les autres attendent de nous mais bien faire ce qu’il nous plait.

Cette jeunesse torturée ne parvient que difficilement à se faire une place, en sacrifiant parfois une partie de ses rêves mais en gagnant en sérénité. D’obstacles en obstacles, elle trouve d’abord son chemin (parfois hors des sentiers battus) puis un but dans la vie. Est-elle nécessairement heureuse? Non car elle perd parfois plus qu’elle ne gagne ou se résigne finalement à une sorte de fatalité, qui leur convient, mais souvent temporairement. On le voit bien dans Hatsukanezumi no Jikan où des lycéens en fin de cycle cherchent à s’affirmer mais où beaucoup finissent par renoncer, contents du peu qu’ils possèdent. Cependant, ce compromis provisoire est une solution acceptable à ses difficultés, quitte à revenir sur ce choix plus tard. Il faut citer Rikuo qui incarne bien ce principe de vie. Il travaille dans une supérette, presque à mi-temps, parce qu’il peut à tout moment partir et regagner sa liberté, tout en n’étant pas exclu du système.

Dans chacun de ses mangas, Kei Toume cerne bien les différentes psychologies que les jeunes peuvent avoir, ainsi que leurs réactions. On sent nettement qu’ils peuvent à tout moment changer de vie car ils sont à l’affût de la moindre occasion. N’est-ce pas la même chose dans notre réalité ?

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La solitude, un thème centrale:

De nombreux thèmes sont abordés mais celui de la solitude est le plus fort et le plus récurrent. Les personnages principaux sont souvent (pour ne pas dire tout le temps) des solitaires, volontairement ou non, action qui n’est pas sans rapport sans rapport avec leur problème d’intégration dans la société. Ils se savent différents de ceux ayant un but et créent une bulle protectrice et isolante. Ne pas se lier aux autres est une façon de ne pas être blessé, déçu ou blesser son entourage mais ils connaissent également le prix à payer (et l’acceptent implicitement). Ce choix peut les peser et créer un cercle vicieux dont il est dur de s’échapper alors.

Là encore, Les Lamentations de l’Agneau sort du lot car si Kazuna tente de s’isoler pour ne pas blesser ses amis, Chizuna s’isole parce qu’elle ne voit pas l’intérêt d’en avoir. Son personnage froid, insensible à la vie banale d’un lycéen ordinaire, se complet dans son monde sordide, loin de tout et de tous, dicté par un désespoir grandissant. Elle ne retourne à une vie normale que pour ne pas laisser son frère partir et le préserver mais en aucun cas, ce n’est réellement pour elle qu’elle le fait. Elle a besoin de son univers car il lui permet de ne pas regretter ces choses qu’elle n’a pas pu avoir. Cette lucidité se retrouve uniquement chez les personnages féminins d’ailleurs, qui comprennent plus vite et bien mieux leur condition. Ce comportement n’a rien avoir avec une quelconque fuite, bien au contraire. Il est rationnel et logique, mûrement réfléchi mais terriblement injuste.

Le souvenir, maîtresse de la mélancolie:

Kei Toume accorde une grande importance au passé et plus précisément aux souvenirs d’un bonheur enfui. Ce besoin de mémoire peut se matérialiser comme c’est le cas dans Fugurumakan Raihoki où les objets abandonnés sont nostalgiques d’une époque, d’un moment de leur “existence” et le manifestent à travers un photographe capable de voir leur histoire. De manière plus générale, chacun de ses personnages est envahi par un souvenir fort, souvent désagréable, qui influe beaucoup sur sa vie (Chizuna est accrochée aux souvenirs de son père, Haru à celui de l’image d’un mystérieux jeune homme, Kiriko à celui de sa vie en liberté).

Mais le passé est toujours accompagné par la mélancolie poétique. Ce n’est pas si étrange à première vue mais la façon dont la mangaka la retranscrit est saisissante car le lecteur a le sentiment que c’est de sa propre vie dont elle parle. Mélancolie certes mais mélancolie personnelle donc. On ne peu s’empêcher d’y être sensible mais aussi de ressentir la même chose et de partager leurs peines et leurs souffrances car elle ne retranscrit que rarement par des mots mais plutôt par des images qui s’intègrent parfaitement au reste. Dans la lecture, il est impossible de les rater. Les personnages nous paraissent alors sous un autre aspect, plus intime, plus personnel, un peu comme des parent ou des amis, qui partageraient leur vie.

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Un dessin original:

La première fois que l’on lit un manga de cette mangaka, on peut être surpris par son style. Les traits sont durs, faisant penser à un brouillon, mais une chose frappe encore plus: l’expression des yeux. Cette partie du corps exprime tout ou presque mais c’est compréhensif puisque les personnages doivent souvent montrer leurs sentiments, sans parole. Les planches sont travaillées et aucune n’est de trop. Il arrive parfois que des mangakas fassent un peu de “remplissage” avec des cases dont l’utilité est discutable.

Elles sont également très noires, par le ton mais aussi par l’atmosphère qu’elles dégagent. Rien d’étonnant, Kei Toume ne verse pas dans le comique mais plutôt dans le drame. Ses mangas ne finissent pas bien en général. Même si le lecteur peut se formaliser de ce point, non seulement on finit par l’oublier mais on ne conçoit plus ses dessins autrement. C’est vraiment de la magie.

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